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UN RÊVE HIVERNAL

Enfoncé dans son siège, le grand Ludo regarde au-travers de la vitre de la voiture, les étoiles illuminer le ciel d'hiver. Avec son ami Fred, ils vont réaliser un de leurs vieux rêves : passer une nuit à pêcher sur l'île des Goélands. Il fait très froid en ce début décembre. Les perturbations qui ont agité la mer ces derniers jours ont laissé place à un temps sec, un temps d'hiver. Pendant le trajet, Ludo repense à toutes les tentatives de sorties avortées depuis bientôt un an.

L'île des Goélands, cette île qu'il connaît si bien, et qui reste pourtant si mystérieuse, il l'a maintes fois arpentée, mais de jour, et en compagnie de son père, grand connaisseur des lieux. Elle est magnifique cette île, ou presqu'île devrait-on dire, car accessible à pied lors des grandes marées. Au beau milieu d'une petite baie, elle est entourée depuis plusieurs générations par des parcs ostréicoles qui se trouvent découverts quand la mer descend... Dans sa partie sud, trônent les magnifiques vestiges d'un fort, datant de l'époque ou Vauban fortifia les côtes françaises pour faire face aux assauts anglais. De gros blocs de cailloux forment une barrière aux vagues venues du large, protégeant le petit abri qui sert de port à marée haute. Oh! Ce n'est pas grand chose, juste de quoi accueillir le bateau qui fait la liaison de jour, une fois à marée haute, une fois à marée basse grâce aux roues dont il est équipé.

Il est presque 2h00 du matin quand les deux copains arrivent enfin. Ils se garent le long de la route, et sortent rapidement de la voiture. La nuit est noire, mais la pleine lune délivre suffisamment de lumière pour laisser entrevoir la cime des arbres, dont le mouvement lent suggère à Fred :

-Chouette, il n'y a quasiment pas un poil de vent. Même si on n'attrape rien, on aura quand même la chance de ne pas se les geler...

Il faut dire qu'à cette époque, il est assez rare de n'avoir ni vent, ni pluie. Et c'est un élément crucial pour les deux jeunes pêcheurs. Ils ont en effet prévu de traverser par le chemin menant à l'île à marée basse, et de se faire entourer par celle-ci pour ne revenir sur le continent que le lendemain midi...

Les cannes dans leur fourreau, les musettes remplies de tout ce dont on n'a jamais besoin (mais ça rassure), ils partent d'un pas décidé et allègre vers leur destination : l'île des Goélands. Le franchissement de la butte séparant la route de la plage découvre à leurs yeux une vaste étendue de sable parsemée de parcs à huîtres. Au milieu se trouve un chemin bordé de blocs de cailloux, c'est cette voie qu'ils doivent suivre.

- Ne traînons pas, la mer commence à remonter. S'inquiète Ludo.

- Tu as raison, d'ici quelques minutes, la traversée deviendra impossible. Acquiesce Fred en voyant le niveau d'eau augmenter au fur et à mesure qu'ils approchent de leur but. Fort heureusement pour eux, ils parviennent tant bien que mal sur la face ouest de l'île, là où se forme un courant soutenu à marée montante.

A peine arrivés, ils choisissent une aire de sable à l'abri des flots, qui servira de camp de base pour la nuit. Les cannes sont vites montées. Les deux copains prennent chacun quelques leurres: un ou deux flottants type "Super Spook", un semi-plongeant et quelques souples. Ils abandonnent le reste de leur fourbi. Il ne risque rien. Seul un gardien habite sur l'île. A cette heure avancée de la nuit il doit déjà dormir depuis un bon moment... Ludo décide de partir explorer la côte est. Fred préfère se diriger vers le sud. Rendez-vous est donné à 6h00 au camp. Les deux amis gagnent chacun leur objectif d'un pas décidé. Ludo, le premier arrivé, écoute et scrute la mer, noire devant lui. Les crêtes des vagues y dansent illuminées par les rayons de lune. Rien ne bouge. Seuls quelques goélands, probablement dérangés par cet intrus, s'envolent en poussant des petits cris en signe de réprobation et de mécontentement. Ce sont eux les véritables maîtres de l'île...

Le rivage est criblé de petits blocs rocheux, quelques mètres plus loin une longue rangée de poches à huîtres barre la route au courant naissant. Celui-ci devient de plus en plus soutenu et recouvre tout le parc. Le jeune homme choisit d'y commencer sa prospection. Il monte un poisson nageur flottant jaune fluo. C'est en effet le seul de ses " bidules " qu'il pourra utiliser dans ce paysage chaotique, véritable cimetière pour leurres.

Premier lancer, Ludo freine la chute du poisson artificiel sur l'eau pour éviter de sonner l'alerte chez les habitants des lieux. Il débute la récupération par un rapide "Walking the dog", appelé communément nage du chien. L'engin passe à proximité des tables à huîtres sans provoquer la moindre réaction. Soudain, au moment où le pêcheur va relever sa canne pour relancer son leurre, un bar surgit de sous les flots et donne un grand coup de queue en surface. Manqué!

- Fichtre ! Il m'a fait peur celui-là ! Frissonne-t-il, les poils des bras dressés, surpris par cette brève apparition dans la nuit mystérieuse.

Remis de ses émotions, Ludo propulse son leurre qu'il pose en douceur à proximité d'une tête de roche et entame une nouvelle récupération. Il l'entrecoupe cette fois de pauses, espérant ainsi déclencher l'attaque d'un bar. Le poisson nageur virevolte à la surface, passe à proximité du gros bloc, s'arrête, puis reprend sa nage saccadée.

Splash!!!!! Un bar vient d'attaquer. Loupé !

Ludo n'a décidément pas de chance. Il vient de manquer son deuxième poisson. Celui-ci a bien sauté sur son "Super Spook" mais s'est décroché instantanément, probablement mal piqué. Sous la violence de la touche, une branche d'un des hameçons triples armant le leurre s'est ouverte. L'imprévoyant n'a pas pris d'hameçons de rechange. Tant pis, il réparera son "poisson fétiche" au camp tout à l'heure. Le raffut provoqué par ce décrochage a mis un terme à la belle série.

Pas grave ! Celui-ci sait se contenter du plaisir intense d'une touche. Il ne ressent pas le besoin de ramener le poisson à terre. Pour lui, le vrai plaisir de la pêche réside dans ce subtil instinct qui permet au pêcheur aguerri de trouver où, quand et comment faire mordre le poisson. Cette qualité appelée " le sens de l'eau", il l'a acquise au fil de ses nombreuses sorties en mer et en rivière. Il l'a développée en subissant de nombreuses bredouilles, comme autant de leçons reçues, qui lui firent se remettre en cause constamment. C'est aussi çà la pêche: rien n'est jamais acquis, il reste toujours quelque chose à découvrir...

Il est maintenant 5h00, le pêcheur en mer lance et relance depuis bientôt une heure, changeant régulièrement son leurre, passant du poisson nageur à la virgule souple. Rien n'y fait. Le bar décroché tout à l'heure a certainement sonné le tocsin, il est inutile d'insister plus longtemps. Il repart en direction du camp de base, satisfait par ces quelques heures passées au bord de l'eau. Son ami est sur place depuis un moment. A sa mine défaite, Ludo devine qu'il n'a pas réalisé une pêche miracle.

- Ce n'est pas la folie !

- Non, je n'ai pas vu la queue d'un bar. Se désole Fred, visiblement abattu.

Les deux pêcheurs se racontent leurs fortunes diverses autour d'une tasse de café chaud. Ah ! Qu'il fait du bien ce café que Ludo avait pourtant hésité à emmener. Sa mère, ne comprenant pas ce qu'on pouvait trouver de réjouissant à partir de nuit seuls sur une île en plein hiver, lui avait forcé la main. On devrait toujours écouter sa mère pensaient les deux compères...

- Il y a des bars qui chassent là-bas !

Fred excité comme une puce désigne un courant formé entre l'île et le continent. La marée commence en effet à remonter, et avec elle le courant s'y est renforcé, laissant deviner à la surface de l'eau les obstacles sous-marins disséminés çà et là. Les éléments ont suivi. Le vent, jusqu'ici quasi inexistant, s'est levé et semble indiquer que la nature se réveille. Il est 7h30, les premières lueurs commencent à poindre à l'horizon. Les complices ont repris leur prospection, cette fois-ci de concert.

- C'est incroyable ! Ils sont là, mais ont l'air de se foutre complètement de nos leurres. Râle Fred.

Ludo, guère plus heureux, commence à trouver le temps long. Il tente tant bien que mal de se motiver, et multiplie les animations, tantôt lentes, tantôt rapides, tantôt coulées, tantôt saccadées... Même les "stop and go", pourtant décrits comme étant "l'arme fatale" par bien des pêcheurs, ne donnent rien. Il en vient même à s'accrocher non loin du bord, dans quelques centimètres d'eau, quarante au plus. Le poisson nageur est bloqué par le fil autour d'une grosse pierre. En voulant le libérer, Ludo remarque qu'il n'est pas le premier à subir pareille mésaventure. Un buldo suivi d'un bas de ligne armé d'un raglou plombé bleu nacré entoure la pierre.

- Je ne serai pas venu pour rien ! Se réjouit-il, ravi de cette découverte.

Revenu sur le rivage, il décide de monter le tout sur sa canne, se disant qu'il n'a rien à perdre à essayer... Bien lui en prend, les lancers s'enchaînent et les poissons avec. A chaque jet, un bar vient attaquer violemment le raglou, pliant en deux sa canne. C'est ainsi qu'il attrape successivement six bars maillés. Oh ! Pas des monstres mais cela suffit à son bonheur. Fred, qui surveillait la scène de loin, s'approche pour féliciter son collègue et lui demander conseil.

- Monte un raglou derrière un bulrag, tu m'en diras des nouvelles...

Aussitôt dit, aussitôt fait, mais rien ne se produit.

- Décidément, ils m'en veulent, ce n'est pas possible ! Bougonne Fred.

- Tu leur fais peur avec ta casquette rouge, ce ne sont pas des gogos, sais-tu. Ramène moins vite, fait des pauses, laisse leur le temps d'attaquer ton leurre. Se moque Ludo.

Son alter ego s'exécute, quelques "stop and go", "long slide", bref tout le registre du pêcheur moderne. Quand tout à coup une énorme décharge vient presque lui enlever la canne des mains. Le moulinet chante, se vide de son fil inexorablement. Fred combat le monstre avec doigté, alternant inclinaison haute et basse de sa canne pour dissuader le poisson de prendre telle ou telle direction... Après quelques minutes, le bestiau, un bar d'environ trois kilogrammes, se rend, couché sur le flanc. Quel bonheur, cette merveille aux reflets argentés dans la pâle clarté des premiers rayons du soleil ! D'autant qu'il est grand temps de partir. La mer sera basse dans deux heures. Le niveau d'eau ne permet plus de pêcher. Les bars sont repartis au large et le chemin menant au continent est presque découvert.

Les deux jeunes hommes s'éloignent désormais de leur eldorado qu'ils tiendront secret. Ils reviendront un jour, probablement l'année prochaine. Au loin le soleil se lève, la vie terrestre reprend ses droits. Sur le chemin du retour, le grand Ludo profite du paysage, respire le grand air iodé de la mer. Il perçoit, comme dans un rêve, le son du vent, petite voix impérieuse qui semble lui murmurer...

- Ludo... Ludo... Tu vas être en retard pour tes cours. Lui souffle sa mère.

On pourra dire ce qu'on veut, il est des jours où l'on aimerait pouvoir faire la grasse matinée, histoire d'aller jusqu'au bout du chemin...

 

 

 

 

 

 

 

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