RIVIERE
FOUS DE PECHE
  COINS DE PECHE  
 
     
  HISTOIRES  

 

  MENU PRINCIPAL  

 

LA REINE FARIO

La belle mouchetée, endormie les yeux ouverts, termine la digestion d'un gros vairon bien gras qui s'était imprudemment aventuré aux abords de son repaire alors que le soleil à son déclin jetait sur la rivière l'ombre des saules du marais. Cavée à la sortie d'un virage à angle droit, sous un bon mètre de berge maintenue par les racines d'un peuplier quadragénaire, elle dispose d'un espace d'eau calme même en temps de crue. Les petits battements de ses pectorales suffisent à l'y maintenir en place, calée derrière une grosse racine. Comme une colonne de grotte formée par la jonction d'une stalactite et d'une stalagmite, celle-ci traverse sa caverne de haut en bas pour s'implanter dans les alluvions nourricières. Lorsque le niveau baisse, à la fin du printemps, un couloir d'air se forme entre le dôme de terre et la surface de la rivière. Des poules d'eau et des rats musqués viennent s'y réfugier à la moindre alerte. Si généralement Dame Fario tolère leur présence, elle les chasse sans ménagement d'un coup de nez ou de sa nageoire caudale les jours où la brise et le puissant courant qui vient mourrir devant sa porte poussent jusque dans son antre, lors des grosses éclosions, les éphémères qu'elle gobe par paquets. Ce n'est pas par hasard si elle avait élu domicile dans ce trou conquis de haute lutte cinq printemps auparavant contre des congénères de sa taille déjà respectable à l'époque. Elle y bénéficie du gîte, de la sécurité et du couvert, au moins pendant la belle saison.

Combien de plantureuses lippées d'insectes s'est-elle offerte, avec pour seule fatigue de lever la tête et ouvrir grand sa large bouche? Rarement elle sort, sauf quand les gros sedges gris tapent l'eau pour y déposer leurs oeufs. Ca l'énerve! ... Dans ce cas, et seulement dans les dernières lueurs vespérales, elle se poste le long de la berge devant sa cache et se catapulte dans les airs sur les malheureuses pondeuses. Et ça fait des grands "ploufs!" que les pêcheurs à la mouche regagnant leurs voitures, le fouet replié, l'heure légale largement dépassée, entendent du milieu du pré. Et ça les énerve!..

L'hiver, la rivière prend soin de la princesse des lieux. Ses crues à répétition lui apportent en offrandes des lombrics arrachés à la terre des berges et des larves de chiroptères décollées du fond. Elle connut néanmoins certains hivers plus secs et plus froids où trouver sa pitance l'obligeait à de longues heures d'errance pour déloger les chabots de sous les cailloux, débusquer les gardonneaux et les perchettes envasés au fond des fosses envahies de branches et de feuilles jetées à bas par les tempêtes de l'automne et abandonnées là par les courants, grapiller de-ci de-là, un portebois, une petite bête, un gammare mal dissimulés. Et si elle revenait bredouille de ses pérégrinations, elle n'hésitait pas à cannibaliser une truitelle de son voisinage, peut-être fille de son dernier frai. Cela lui arrive de plus en plus souvent, avec l'âge et ce corps si long, ce tour de taille imposant, cet estomac en permanence insatisfait. Ainsi s'est-il créé autour de son repaire un "no trout's land" déserté de ses consoeurs qui l'évitent prudemment.

Une fois l'an elle entreprend un grand voyage, un peu plus tôt, un peu plus tard, courant décembre ou janvier selon la rigueur de la saison. Dame Fario fait, pour l'occasion, grande toilette et extirpe ses cinquante et quelques centimètres de son home-sweet-home. Lente et majestueuse, elle remonte la rivière, un virage, deux virages, une ligne droite, saute une cascade, s'arrête pour souffler. Elle sait derrière elle d'autres poissons qui la suivent de loin, des femelles au ventre rebondi comme elle, mais aussi les bécards qui attendent leur heure. Elle reprend son expédition qui ressemble bientôt à la visite d'une souveraine à ses sujets, s'arrête sur un banc de cailloux, y stationne de longues minutes, repart, ne le trouvant pas à son goût. Et toujours derrière, la meute de plus en plus excitée. Enfin la grande gravière où la rivière est peu profonde mais ses courants vifs. Elle y tourne et vire un instant, retrouve ses repères. Les mâles la frôlent, des avortons de 35 à 40 centimètres au plus, dont elle se contentera, les partenaires de sa taille ont tous disparu. La reine des truites, agitant sa large caudale comme un battoir, creuse dans le lit de cailloux ce qui sera le nid où elle déposera ses oeufs. Quand elle juge la cavité suffisante, elle se positionne et commence à expulser spasmodiquement ceux-ci par paquets. Immédiatement, deux ou trois amants d'occasion les inondent de leur laitance et les fécondent, s'éloignent et reviennent dès que la dame reprend sa ponte. Epuisés par le frai, les partenaires reprennent des forces et regagnent leur quartier, leur poste de chasse, affamés, se désintéressant de leur future progéniture. Combien parmi ces oeufs atteindront la taille de leur génitrice? Un? Deux? Probablement aucun...

Dans son sommeil, la vieille truite éveille ses sens un à un, avertie dans son subconscient de l'imminence de l'aurore. Son gros oeil gauche, lorgnant vers la porte de son logis en guette les premières lueurs. Elle dilate sa vessie natatoire et remonte du fond où elle a reposé dans un sillon à mesure de son corps et décapé par ses nageoires au fil du temps. Elle a faim, elle a toujours faim, elle a toujours eu faim, justifiant son nom grec trôktês: vorace. La nuit prend un coup de vieux et blanchit. La grosse tête à la bouche fendue jusqu'aux ouïes apparaît à sa fenêtre. Pas un gardonneau, pas un vairon à l'horizon... En amont, près de la berge convexe, le long du banc de vase qui gagne de crues en crues, une truitelle se gave de vermisseaux. Va-t-elle la surprendre en arrivant de derrière? Va-t-elle remonter subrepticement le long de sa berge jusqu'au profond du virage et, lancée comme un obus, traverser la rivière pour lui briser la nuque d'un seul coup de machoire et l'avaler la tête la première? Reculant sous le couvert de son abri, Dame Fario suppute les chances de réussite de son forfait. Elle attendra paresseusement que la jeune inconsciente passe à sa portée son repas terminé. C'est une question de patience et de vigilance. Elle en a malgré tout râté un petit nombre ces derniers temps, trahie par les vagues du déplacement de son corps massif ou surpassée en vivacité. Sa bouche claque alors dans le vide et son échec la laisse penaude et furibarde, l'oeil assassin.

La souveraine de la rivière se revoit truitelle, une bonne douzaine d'années auparavant. Elle avait échappé de peu à la voracité d'une grosse mémère qui hantait la chute de l'ancien bief et descendait souvent en queue de pool éclaircir les rangs des truites en herbe. Alevin, des meutes de perches lui menaient des chasses qui la laissaient haletante, la peur au ventre des jours entiers, réfugiée sous une pierre ou des enchevêtrements de détrituts végétaux.

Et puis, et puis... Elle connut les pêcheurs, des bipèdes qui vivaient dans le monde aérien et disposaient d'un attirail de leurres plus vrai que nature. A trois reprises, elle avait eu affaire à cette engeance; la première fois, postée le long d'un petit courant, alors qu'elle croquait les baetis rhodani qui passaient. Sur son dernier gobage, quelque chose de dur et piquant dans le corps de la mouche, se planta dans sa lèvre supérieure. Elle se sentit tirer vers la rive et enlever dans les airs malgré toute la résistance que lui permettait sa petite taille. Un grand gaillard, chaussé d'interminables bottes et portant lunettes et casquette, lui ôta sans douleur son entrave et la déposa dans l'eau à ses pieds. Elle n'eut pas le temps de suffoquer hors de son milieu aquatique, souffla un instant sous le coup de l'émotion et en un éclair gagna un herbier proche qui l'engloutit. Se remémorant sa mésaventure, elle se demanda souvent si elle n'avait pas rêvé, mais y regardait à deux fois avant d'avaler les insectes qui dérivaient dans son champ de vision.

La seconde fois, vers ses trois ans, au début d'avril, elle s'était jetée sur ce qu'elle croyait être un alevin de gardon qui papillonnait en vrombissant dans la queue de courant où elle chassait et s'était retrouvée avec la bouche clavée par trois hameçons. Elle se débattit comme un diable mais fût à nouveau amenée hors de l'eau en cinq sec. Il fallut du temps au pêcheur pour la décrocher. Elle suffoquait, s'étouffait de trop d'oxygène à la fois. Elle retrouva pourtant son élément (elle ne faisait pas la maille), mais ne broncha plus au passage de toute cette quincaillerie qui virevolte et énerve, et elle en vit souvent au cours de sa longue existence... des Mepps numéro 2, des dorées, des argentées, des bronzées, à pois bleus, rouges ou noirs, à rayures...

Sa dernière rencontre avec un pêcheur, remontait à peu d'années. Sa taille, plus de quarante centimètres, inspirait déjà le respect et la bête ne se connaissait plus d'ennemis parmi la gent aquatique, pas même le brochet qui ravageait le grand profond à l'amont de la pisciculture.

A l'époque, elle avait l'habitude de se dissimuler sous une souche de la rive quand les grandes éphémères se transforment en imagos dans le film de l'eau et attendait, prudente que ses congénères soient bien à table, que les bergeronnettes se goinfrent de cette manne providentielle. Rassurée, elle examinait les insectes minutieusement, ne prenant d'un petit suçon discret que ceux qui dérivaient au ras de sa souche, à la toucher. Devenue méfiante vis à vis du monde extérieur, elle gardait un oeil sur les berges et cessait toute activité si la silhouette d'un humain se détachait sur le ciel, si son ombre se projetait sur la rivière.

Ce jour là, des nuées d'orage violettes avaient envahi le ciel d'azur du matin. Les mouches de mai tapissaient la rivière, couvraient les herbes aux alentours pour s'envoler en nuages compacts dans la moiteur ambiante. Dame Fario s'en donnait à cœur joie, examinait moins ses proies. Une belle éphémère, au gros abdomen jaune paille, effleura la souche et fut gobée. La truite sentit cette piqûre qu'elle reconnut, trop tard. Sa boulimie l'avait emporté sur la prudence. Elle rassembla ses forces, pesa de tout son poids sur le fil qui tint bon, sauta et reconnut l'adversaire à casquette, un malin qu'elle n'avait pas vu venir, de l'aval sans doute, et qui devait la guetter, bien dissimulé dans la végétation de la rive opposée, depuis un sacré moment. Elle tenta de se réfugier sous la berge mais une force supérieure à la sienne la bridait. Elle ne parvint pas non plus à gagner le dédale des herbiers en amont. Elle s'épuisait à godiller de sa puissante nageoire caudale et dut se rendre. Voilà c'était fini. Adieu la rivière, adieu les délicieux chabots, les succulentes larves de phryganes. Elle n'osait espérer la clémence de son bourreau. Trop souvent elle avait vu disparaître définitivement des compagnes dans le monde aérien. Le pêcheur se baissa pour saisir sa victime au niveau des pectorales, la décrocha et l'amena près de son visage.

La reine des truites se rappelait le contact de la bouche de l'homme sur le cuir de son crâne et le bruit de suçon qui suivit. Elle se retrouva de nouveau à l'eau sans bien comprendre ce qui lui arrivait, ci ce n'est qu'elle était libre et vivante.

La truitelle, gavée de vers de vase, dévala devant le poste du seigneur des lieux. Distraite par l'évocation de ses souvenirs, celle-ci manqua son coup. En rage, elle se replaça derrière sa racine. Ses yeux lançaient des éclairs de tueuse. Quiconque croiserait aujourd'hui dans les parages passerait un mauvais quart d'heure, ami ou ennemi. Mais, si elle n'avait plus d'ennemis, elle n'avait plus d'amis. Devenue solitaire, taciturne, lunatique et agressive, sa majesté suffisante agaçait ses congénères adultes et terrorisait les jeunes. Du banc de gardons décimé par ses (mauvais) soins, ne subsistaient que trois gros sujets et la dernière perche ne devait son salut qu'à une migration vers des lieux mieux fréquentés. Les rats musqués et les poules d'eau ne lui rendaient plus visite que contraints et forcés par des éléments extérieurs.

La vieille souveraine crut voir un éclair blanc transiter d'aval en amont devant sa tanière. Un gardon ? Un petit gardon ? Il en restait donc ? Intriguée, elle mettait carrément le nez à la fenêtre quand un second poissonnet, blessé lui sembla-t-il, cabriola devant ses mâchoires qui se refermèrent sur l'infortuné. Elle n'eut pas le temps de se retrancher dans son fortin. L'ample ferrage la tira de son trou, lui mit le nez dans le puissant courant central. Une violente brûlure lui tarauda la gorge. Dans sa colère et la violence qu'elle mit dans son attaque, elle avait avalé le gardonneau habilement manié. Les trois branches du triple s'étaient fichées profondément à l'entrée de son oesophage. Au comble de sa fureur décuplée par la douleur, elle se rua vers son abri. A l'autre bout, le pêcheur qui la convoitait et l'étudiait depuis plusieurs saisons, avait bloqué le frein de son moulinet au risque de voir son nylon jaune fluo se rompre et la ramena au milieu de la rivière. Le vieux poisson renouvela ses tentatives. Mais cette douleur ! Et ce goût de sang ! Le fil tenait bon. Insidieusement, l'homme, centimètre après centimètre, la remontait vers le grand profond du virage. Quand elle s'y vit, la reine s'affola, tourna sur place, se plaqua dans la vase du fond de longues minutes. Mais cette douleur ! La canne en arc de cercle, le fil tendu à limite de rupture, le pêcheur commença son travail de pompage et parvint à décoller sa prise. Epuisée, la vieille bête se rendit. Elle ne doutait pas que son adversaire la rendrait à la rivière, comme les autres fois. Aussi se laissa-t-elle glisser dans le filet sans tenter un dernier rush. Sur le pré, loin de la rive, une main, comme les autres fois, la saisit à hauteur des nageoires pectorales. C'était bien cela, on allait la remettre à l'eau, comme les autres fois, pensait-elle quand un violent coup sur la tête lui fit perdre connaissance. Un second, non moins violent, l'acheva.

Les compagnons du pêcheur accouraient, s'extasiaient et félicitaient. D'autres disciples de Saint Pierre, nombreux en ce jour d'ouverture, rejoignaient, attirés par l'attroupement. Et ce furent des " belle bête " des " bravo " plus ou moins envieux, plus ou moins jaloux. Mais l'heureux lauréat, les mains tremblantes, ne goûtait qu'à demi sa victoire devant la superbe robe de l'animal, sa longueur à n'en plus finir, ses pas loin de cinq livres. Il regrettait presque de ne l'avoir pas relâchée. Les curieux dispersés, ses amis qui s'étaient aperçus de son malaise et le comprenaient, le partageaient, lui touchèrent l'épaule : " Il fallait la sortir. Elle faisait trop de dégâts. C'était le désert sur ces deux cents mètres. Elle était devenue plus prédateur que reproducteur. Il fallait... "

 

Nota bene:

cette nouvelle fait partie d'un recueil " Côté Pêche - Tome 1 - Des Fous Furieux " qui est protégé à la Société des Gens de Lettres de France ( la SGDL ) sous le N°2004.04.0375 en date du 23/04/2004.

 

 

 

http://perso.wanadoo.fr/fousdepeche