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La longue nuit:

 

Les femmes couchaient les enfants. Son fils et son gendre, au salon, terminaient la bouteille de champagne en discutant pêche, projetaient une sortie au brochet pour le week-end prochain. La provision de vifs, des gardons pêchés au ver de vase en octobre avec des hameçons de 22 sans ardillon, s’amenuisait dans le bac au sous-sol mais restait suffisante pour deux ou trois sorties d’ici la fermeture de fin janvier. Les services météo annonçaient un redoux qui réveillera la blanchaille et du même coup les gros brochets affamés. Le grand-père fera nager ses vifs près de la bonde de l’étang et préparera le feu pour la pose casse-croûte. Ils prospecteront au mort manié. Enfilant sa petite laine, l’homme était sorti prendre l’air au jardin en compagnie de son chien. Il gelait, pas très fort, mais il gelait. L’herbe de la pelouse craquait sous ses pas. Le ciel était clair, très pur, de ces ciels de décembre où scintillent deux fois plus d’étoiles.

Il devait bien être minuit passé. Le nez en l’air, il s’orienta. Facile ! Le grand " G d’hiver " s’étalait devant lui, plein sud. A l’est, un fin croissant de vieille lune pointait sa corne et partait à la poursuite du Lion. Au couchant, le grand carré de Pégase entraînait Andromède à sa suite vers des abîmes au-delà de la ligne d’horizon. Derrière lui et au-dessus de sa tête, la Grande Ourse, Persée, Céphée et son épouse Cassiopée, constellations circumpolaires, continuaient leur perpétuel ballet autour de Polaris.

Une étoile filante, chue du zénith, raya le ciel et parut venir mourir tout près, à la toucher. Le grand traîneau tiré par une procession de rennes, lui apparut alors, lévitant au-dessus de son toit. Était-ce possible ? Un très vieil homme barbu, surgi de sa mémoire, en descendit. Le chien apeuré, s’était réfugié dans les jambes de son maître et grondait.

  • Couche Balthasar ! C’est un ami.

Dans la longue nuit arctique, les trolls aux quatre doigts et à queue de vache avaient chargé le véhicule mythique, harnaché l’équipage au milieu de la grand-place pavée de briques. La neige tombée en abondance depuis début octobre, avait été soigneusement balayée et l’on pouvait voir le gros trait de peinture matérialisant le cercle polaire par 66° 33’. A droite, s’alignent des boutiques de souvenirs pour touristes et la poste d’où vous pouvez, à toute période de l’année, envoyer " une lettre du Père Noël " à vos enfants ou petits-enfants. Celle-ci ne sera bien sûr expédiée qu’en temps et en heure. Dans la cour, un anachronique poteau en bois couvert de flèches indique la direction et la distance des plus grandes métropoles du monde entier.

A dix heures pétantes, le patron sortit de sa maison au fond de la place et quitta son village près de Rovaniemi dans le nord de la Finlande. Toujours plus au nord, il survola le grand lac Inari. Les naseaux de ses rennes soufflaient des cumulus de vapeur sur la toundra glacée. Dans une pluie d’étincelles jetée par leurs sabots et sur fond d’aurore boréale, le traîneau s’arracha à l’attraction terrestre, gagna l’Etoile Polaire à vitesse superluminique. A l’instar des satellites dans le système solaire, il profita de la force gravitationnelle de l’astre, s’en servit comme d’une fronde et gagna en un éclair la ligne de changement de date, de l’autre côté de notre planète, dans le détroit de Bering. La nuit y était déjà là avec onze heures d’avance.

Il visita les peuples d’Extrême-Orient, au fin fond de la Sibérie dans la péninsule du Kamchatka, dans les îles des archipels nippons, philippin et indonésien. D’un saut de puce, il traversa l’océan Pacifique du nord au sud pour gâter les enfants néo-zélandais et australiens. Suivant ( à l’envers ) la rotation de la terre à sa vitesse, il commençait sa tournée annuelle, tranquillement ; il avait vingt-quatre heures devant lui.

Après la Chine et l’Inde très peuplées, il reprit de l’élan dans le Zodiaque à l’équateur céleste, orbita un instant autour de Régulus dans le Lion. Sa longue nuit se poursuivit en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe de l’est et du nord. Il choya particulièrement ses amis lapons, survola le Cap Nord sur l’île de Mageroya maintenant reliée au continent par un tunnel.

L’attelage, sur un signe, regagna le firmament, fit le tour du grand " G " dans le sens des aiguilles d’une montre, caressant au passage Bételgeuse et Rigel, les étoiles les plus brillantes d’Orion le chasseur, contournant les féroces Procyon et Sirius dans le Petit et Grand Chien, saluant les Gémeaux Castor et Pollux, se hissant d’un coup de rein puissant jusque Capella du Cocher pour mieux se laisser glisser sur Aldébaran la rouge et la pépinière des Pléiades dans le Taureau.

C’est de là que venait le voyageur d’un soir pour inonder de cadeaux la riche Europe quand il aperçut le vieil homme et son chien.

  • Hü-vaa ü-er-ta, i-so-isa ! ( Bonne nuit, grand-père ! )
  • Kee-toss Joulupukin ! Hü-vaa matka!

( Merci Père Noël ! Bon voyage ! )

Ils n’eurent pas le temps d’échanger d’autres paroles, le temps était tout de même compté. Plus vite que la lumière, le vieux bonhomme Noël disparut dans la Voie Lactée, y embrassa la belle Andromède et sur le dos du cheval Pégase traversa l’Atlantique pour continuer sa tournée dans les Amériques. Bien des enfants seront heureux demain matin... mais pas tous.

Le grand-père imagina encore un instant son visiteur jouer à saute-mouton par-dessus les constellations. Il ne dit pas un mot de sa rencontre à sa famille, ils ne l’auraient pas cru ces grands couillons. Seul le chien sait, et parfois le soir en faisant sa petite promenade, quand le ciel est particulièrement étoilé, il pointe sa truffe en direction du toit en grondant.

 

 

 

 

 

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