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La macrostigma de Corse : par Adelas

 

Il est 10h sur le Rizzanese "u fiume " : le fleuve, comme ils l'appellent. Ce gros torrent né entre les aiguilles de Bavella et Lévie vient s'assagir dans un grand lisse à quelques dizaines de mètres plus bas en dessous de moi. L'heure est exquise et fin-mai, la Corse se surpasse en parfums, lumières et couleurs. Pour l'instant, les rayons qui filtrent des peupliers font des taches dorées sur cette vasque profonde et sombre juste devant moi. Ce bassin reçoit un violent rapide. On pourrait croire qu'il va s'y calmer, mais impétueux comme il est, le torrent en ressort encore plus violent qu'il n’y est entré. Je sais qu'en tête de cette fosse pointe un rocher et que, devant et à gauche, une truite va gober. C'est comme ça chaque année à 10h, fin-mai. L'air est frais, plein encore de sa rosée nocturne. Je suis seul. Je regarde. C'est incroyablement beau.


L'endroit n'est pas facile. On y aborde par la rive gauche. Celle d'en face est inaccessible. Le seul accès est un volumineux rocher qui se redresse au fur et à mesure qu'on avance pour se terminer presque à la verticale, justement là où il faudrait que je sois pour pêcher ce poste.
Bah ! Mes soixante huit ans (j'étais encore jeune à l'époque) en ont vu d'autres, évidemment, puisque chaque année c'est cette même truite, ou sa cousine ou sa nièce, que je vais y chercher.

C'est donc confiant que je m'avance, accroupi, car j'ai le soleil dans le dos. Lentement, j'arrive au terminus. Mon pied gauche est calé sur un petit rebord, ma jambe droite repliée, et ma hanche appuyée contre la paroi. Concentrons-nous ! J'ose un regard et, bien entendu, "Elle" est là. qui fait des ronds sur l'eau, sûre d'être inaccessible. Pas facile ! Il faut bien calculer son revers et plus bas, derrière moi, il y a des branches. Un, deux, trois faux lancers et je pose. Miraculeusement mon émergente descend juste devant Elle. (C'est beau la pêche en sèche) A peine une seconde et je ferre... dans le vide ! La fortune hésite le temps d'un éclair et me voila en bascule.

Tomber ou pas tomber ? Tomber ? Vais-je tomber ? Aaaah! Aaah ! Je tombe, pas de très haut, à peine deux mètres. En tombant, je pense au " plouf ! " que je vais faire dans cette vasque tranquille. Il est encore plus fort que je ne le pensais ! Nul doute que j'ai réveillé la rivière jusqu'à Cargiaca au moins, et peut-être même jusqu'à Serra di Scopolamène, tout là-haut au-dessous des gorges.


En fait, je n'ai guère le temps de poursuivre mes réflexions. J'émerge (Dieu qu'elle est fraîche !) La canne entre les dents, j'essaie de trouver la sortie, mais déjà le rapide m'emporte et après trois rochers (Dieu qu'ils sont durs) je me retrouve échoué quarante mètres plus bas. Ah si ma femme me voyait ! " Fada " ! Je l'entends me le dire: " Grand fada ! "

C'est fou ce qu'on est ridicule quand on essaie de marcher les waders pleins d'eau! J'ai l'air d'un scaphandrier qui aurait eu une faiblesse dans le pantalon. Encore plus ridicule que ces plongeurs sur la plage obligés d'avancer palmes aux pieds. Ce n'est pas peu dire car chaque fois que j'en vois un, levant les genoux dans le sable devant une brochette de jolies créatures aux seins nus, il me donne le fou rire.

Je serais le premier à rire de moi, si je ne découvrais pas en même temps mon scion cassé dix centimètres sous la pointe. Catastrophe ! Trouver un scion de Fly 700 en Corse où ce grand magasin qui m'a fourni n'a pas d'enseigne ? Impensable !

Je reprends pied. Et ce soleil incroyablement chaleureux et le chant de cette rivière incroyablement belle me font apprécier l'instant. Je m'assieds et lentement, mon esprit s'éclaircit. J'ai fait 1000kms en voiture, une nuit de traversée pour pêcher la trutta Corsa (la macrostigma, vous savez, celle qui a une grosse tache noire derrière son oeil noir de Corse indomptable) Je ne vais pas abandonner comme çà... Il faut que je trouve une solution. Je vais trouver ! J'ai trouvé !



Le temps de retirer mes waders (vous avez déjà entendu le chant des waders pleins d'eau qui ne veulent pas qu'on les abandonne ? " Ne me quitte pas ! Ne me quitte pas ! " le tout avec des bruits de baisers gras. On a l'impression d'avoir les pieds collés à un débouche-lavabo...) Enfin, j'y arrive. Me voila bientôt en caleçon. Je me précipite à la voiture, heureusement assez proche, où, dans mon fourbi, j'ai évidemment de quoi monter des mouches et même un peu plus.


Je retourne à mon rocher, et pendant que tout mon barda ruisselle, je passe à l'action.
Une épingle de nourrice que l'on détord et raccourcit. Elle rentre juste dans le tube du scion. La fée Superglu et voila mon scion remmanché. (Il tiendra encore une semaine) Et, que croyez-vous qu'il arriva ?

Le bruit d'un gobage glouton ! Je me retourne : "Elle" est là ! Gonflée, la créature ! Et bien, croyez-moi, j'y suis allé, pieds nus, en caleçon, sans la moindre précaution et ? Et ? Et alors ? Ben, je l'ai prise !

En la remettant à l'eau quelques mètres plus bas, je n'ai pu résister à l'envie de lui faire remarquer sa chance:

  • Tu mesures ta veine ? Tu sais ce que tu m'as fait faire et tu vois ce que je fais pour toi ?

Vous ne me croirez pas, je n'ai pas eu un merci. Si, quand même, j'ai eu l’exclusivité de son départ. Une élégance ! Un glissement d’une lenteur savamment calculée, avec comme un haussement d'épaules, une nage chaloupée franchement provocante, et un jeu de hanches, un jeu de hanches... Une allure ! Une classe !

Elle m'a laissé un instant la regarder partir, lumineuse et sauvage, et dans un éclair, elle a disparu..

 

 

 

 

 

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